La formidable renaissance de la Voûte Nubienne

Dans la série de l’innovation low tech, je vous propose la voûte nubienne.

Comme abordé dans cet article, l’innovation n’est pas la chasse gardée de la haute technologie. (Et c’est un geek qui pèse ses mots qui l’écrit 🙂 !

Grand prix de l’innovation urbaine 2020 “Le Monde-Cities”, la voûte nubienne, de l’association du même nom, remet sur le devant de la scène un procédé architectural qui tire ses origines il y a plus de 3500 ans et qui est particulièrement bien adapté aux pays subsahariens.

Depuis 20 ans, le maçon français Thomas Granier et son homologue au Burkina Faso, Séri Youlou diffusent et forment des maçons qui construisent des milliers de maisons selon cette technique délaissée.

Et c’est sans doute là l’innovation la plus forte : remettre au goût du jour une technique adaptée aux enjeux de notre époque (coûts, développement durable, financement, émission de GES, disponibilité des ressources…) en proposant un modèle qui permet sa diffusion : développement de la demande, de l’offre et d’un “environnement d’affaires” favorables (juridique, financier, politique…).

Nous risquons d’entendre encore beaucoup parler de “l’Association Voûte Nubienne” qui entreprend un travail de fourmi avec un impact “bonifiant” aussi bien pour les hommes que pour notre environnement.

Origine :

La voûte nubienne nous vient de… Nubie, qui est aujourd’hui la zone frontalière entre le Soudan et le sud de l’Egypte. 

Il s’agit d’habitations confortables, solides et économiques. 

Construites en terre crue, ces voûtes constituent une alternative durable et écologique dans un contexte de désertification au Sahel.

Intérieur d'une VN urbaine à Ouagadougou
Intérieur d’une VN urbaine à Ouagadougou

Quel est le procédé technique de la voûte nubienne ?

Construction de la case de santé de Méri (Sénégal)
Construction de la case de santé de Méri (Sénégal) en voûte nubienne

La technique est simple. On moule des briques de terre que l’on superpose pour monter des murs atteignant 80cm d’épaisseur. Puis, un câble sert de guide pour la courbe. La voûte confère à l’ensemble sa solidité.

Grâce à cette méthode millénaire, revue et adaptée par les deux fondateurs de l’association, l’usage de coffrage et de structures porteuses sont inutiles.

La simplicité de la technique est un autre avantage en permettant d’éviter l’emploi de matériaux rares et coûteux comme le bois (nous sommes au Sahel), ou la tôle, polluante et peu pratique, voire aberrante, quand cette tôle est en plein soleil, et transfère et enferme la chaleur dans l’habitat.

Enfin, la construction coûte entre 30 à 60% moins cher qu’une maison en béton. Ce qui en fait un autre argument de poids, en particulier dans les zones rurales.

Notons que cette technique est à rapprocher d’autres que nous avons déjà abordées dans le blog. Je pense aux Kerterres, une lointaine cousine (en particulier dans la faible mécanisation de la technique), ou des maisons de Martin Stratker, en Bolivie.

Constructions durables

La voûte nubienne résiste bien aux intempéries et surtout protège de la chaleur.

Selon l’association, elle peut facilement durer 50 ans, (et même plus selon ses occupants) soit 5 fois plus longtemps qu’une maison en parpaings et en tôles. 

Inconfortables, (la tôle transforme la maison en four, et en caisse de résonance quand il pleut), coûteuses, les maisons en béton/tôle nécessitent beaucoup d’énergie liée à l’extraction, la transformation et le transport. Un comble pour un matériau inadapté !

Confort et économie 

Centre culturel
Centre culturel

L’épaisseur des murs apporte beaucoup de confort aux occupants. En effet, la terre régule le taux d’humidité et apporte une inertie thermique très importante.

Sans aucun apport d’énergie, on atteint raisonnablement une différence de température entre l’intérieur et l’extérieur de 4 à 6°, ce qui suffit pour obtenir la sensation de fraîcheur.

Enduits
Pose d’enduits sur voûte nubienne

Mais au delà de la pertinence de la technique, c’est un nouveau tissu économique que porte l’association, qui cherche à atteindre un cercle vertueux dans lequel même les pays du Nord peuvent profiter. (Nous reviendrons sur ce point plus bas).

En effet, la valeur est transférée du matériau (production délocalisée voire importée) vers le savoir-faire et la main d’oeuvre. Certes la construction en tôle et parpaing est a priori plus rapide à opérer. Mais la valeur se répartit entre l’extracteur de matières premières (sable, calcaires), les distributeurs d’énergie, les transporteurs, les négociants… 

La voûte nubienne permet de refixer localement la valeur induite par la construction. Elle utilise le savoir-faire d’ouvriers locaux et une matière première abondante et bon marché qui nécessite peu de transport et donc de GES.

Les liquidités continuent ainsi de circuler dans l’économie locale.

Enfin, les constructions ne sont pas uniquement des habitats, mais des équipements participant, là encore, à la vie économique et sociales : bâtiments éducatifs (écoles), de santé, agricoles ou d’élevages.

Bref cette technique multiplie les qualités : confortable, esthétique, économique et écologique. 

L’association voûte nubienne (AVN)

En 20 années d’existence, le nombre de chantiers liés à l’association s’élève à 4 200 pour plus 245 000 m2 bâtis.

44 700 bénéficiaires habitent ou travaillent dans une Voûte Nubienne répartis dans 1300 localités.

Des chiffres impressionnants. Qui montrent le potentiel de la technique et surtout du processus.

Thomas Granier, co-fondateur, estime entre 120 000 et 140 000 T les émissions de CO2 évités par les maisons construites via les voûtes nubiennes.

Ces chiffres ne sont pas donnés de manière anodine car le marché du carbone associé aux mécanismes induits par la Voûte Nubienne peuvent être l’amorçage d’un cycle économique vertueux de grand ampleur.

Etape 1 : Sensibiliser la demande

Clairement, les besoins et la demande se situent en majorité dans les zones rurales.

Les deux principaux arguments en faveur de la Voûte nubienne sont le coût moindre et la preuve de la pertinence de l’habitat (confort, durabilité).

Ensuite viennent les aspects économiques : plus la demande sera forte, plus les maçons auront d’activité qui profitera à l’économie locale.

Dans ces pays de l’Ouest Africain, la terre, c’est la matériau du pauvre. On pense qu’elle est fragile et ne supporte pas les intempéries. 

Pour la fragilité, Thomas Granier le maçon qui réhabilite cette technique, fera monter 40 sceptiques sur le toit, pour leur démontrer la solidité de l’édifice.

Quant à l’image, les habitants et les constructions sont les premiers acteurs de ce changement de statut.

Etape 2 : Former : développer l’offre

L’association s’appuie sur des relais locaux qui promeuvent le principe constructif et les économies réalisés. Ces relais peuvent être des coopératives, des associations. 

Ils proposent ainsi des chantiers qui permettent à la fois la construction et la formation de maçons. A savoir qu’il faut deux saisons pour former un maçon qui pourra ensuite prendre de nouveaux apprentis sur ses chantiers .

Etape 3 : Stimuler la demande

L’association travaille d’arrache-pied sur les différents modes de synergies financières.

L’innovation réside également dans ces démarches. Elle en distingue 6 qui s’alimentent les unes les autres :

  1. L’aide au développement
  2. Les outils financiers d’adaptation
  3. Les outils financiers d’atténuation tels que les fonds de compensations carbones
  4. Les financements bancaires traditionnels et micro-crédits
  5. Les investissements de bâtiments communautaires (écoles, centres de soins…) 
  6. Les investissements de la diaspora

La partie financière permet essentiellement de payer le maçon et ses aides dans les zones rurales. La majeur partie de la main d’oeuvre reprend les principes de “chantiers collaboratifs”, avec l’aide des proches du constructeur.

Le besoin de financement est donc assez faible et la construction rapide. (3 semaines pour 25-35m2 environ et quelques centaines d’euros).

Les fonds de compensation carbones sont ensuite la deuxième source de financement possibles avec le plus de potentiel. Et c’est là que la complémentarité avec le Nord joue à plein.

En effet, la construction de voûte nubienne ont un impact carbone extrêmement faible. La compensation carbone est estimée à quelques centaines d’euros (je n’ai pas le chiffre exact) mais cette compensation est suffisante pour la rémunération du maçon.

L’association travaille sur des modèles d’abondement (à la manière de ce que l’on retrouve en France par exemple), en créant des systèmes facilitant l’accès au micro crédit, crédit à taux zéro, voire des primes lorsque la technique est utilisée.

AVN est déjà présente dans 4 pays : le Burkina Faso, le Mali, le Bénin et le Ghana. Une trentaine de membres structurent l’association, relayée ensuite largement dans les pays cibles. 

L’avenir de la voûte nubienne

Depuis 2000, ce sont plus de 2000 ouvriers ont été formés en Afrique de l’Ouest et 1000 au Burkina Faso.

La crédibilité de la technique se fixe dans les esprits. Pendant la saison des pluies, par exemple, de nombreux bâtiments s’effondrent alors que la voûte nubienne résiste. 

Ainsi, les voûtes nubiennes retrouvent leurs lettres noblesses et séduisent des cibles plus aisées, qui pouvaient se payer la construction en béton et la climatisation qui lui était inéluctablement associée.

L’objectif de l’association est de rendre les structures autonomes. L’aide au développement constitue la première strate qui permet d'”amorcer la pompe”. (Association, ONG, jumelage de villes…). 

A terme, ce principe de construction est voué à se répandre sur toutes les strates de la construction y compris urbaines. 

Au regard des résultats déjà obtenus, nulle doute que l’avenir de la Voûte Nubienne sera couronnée de succès.

Maison des Yvelines à Ourrosogui (Sénégal)
Maison des Yvelines à Ourrosogui (Sénégal)

Pour aller plus loin :

Le site de l’association : https://www.lavoutenubienne.org/

D’autres techniques utilisant la technique de la terre crue

Crédit photo : Association voûte nubienne

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4 réflexions au sujet de “La formidable renaissance de la Voûte Nubienne”

  1. Non seulement c’est écologique, économique, cela fait travailler la main d’oeuvre et le savoir-faire local mais en plus c’est beau et résistant ! Que demander de plus 😀

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  2. Très, très intéressant article, envoûtant, tout comme la Voûte Nubienne. Cette construction rencontrerait-elle des objections de l’Urbanisme français ?

    Répondre
    • Merci ! Selon l’association, cette technique est moins adaptée sous nos latitudes. Le coût de la main d’œuvre est un premier élément. (Cette technique est peu mécanisée )

      Répondre

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